MANQUE, juin 2016, Théâtre Nanterre-Amandiers

Avec Manque, Platosphère s’est donné pour défi d’hybrider totalement représentation théâtrale et soirée électro. Sur le plateau de la grande salle des Amandiers, au rideau de fer baissé et à l’architecture magnifiée par les lumières, le spectateur entre comme dans un lieu industriel investi par la fête électronique. Il se mêle à ses participants, acteurs et spectateurs indistincts ; toujours libre de ses mouvements et de son point de vue, libre de quitter la salle et d’y revenir, de danser ou de regarder. Il se construit un parcours au gré de ses rencontres avec les acteurs disséminés dans le dispositif ; il perçoit, mêlés à la musique, des voix, des corps et des images, dans une alternance de lointain (certaines paroles lui arrivent comme venues de nulle part) et de proximité immédiate, souvent troublante. Avec cette forme expérimentale, il s’agit de proposer aux spectateurs une expérience inédite (dans sa réception du texte, sa relation aux acteurs, sa présence dans le spectacle), et par là de s’adresser aussi à un autre public que celui des habitués du théâtre. 

 

Mais ce parti pris a d’abord été inspiré par le texte de Sarah Kane, par son lyrisme neuf, par l’espace qu’il s’invente (en marge de la réalité et pourtant bien concret, lieu matériel de l’impossible rencontre et paysage mental), par son climat singulier mêlé de détresse et d’euphorie, de quotidien et de spectral, par ses rythmes, par l’écoute très particulière qu’il réclame. Ses personnages (A, B, C et M) sont d’abord des voix, qui émanent d’identités fracturées et instables, et nous avons fait le choix de les choraliser, chacun d’eux étant incarné par un groupe d’acteurs qui en traduise l’unité et la disparate. Le titre anglais de l’oeuvre renvoie à un manque aussi bien organique que psychique, celui du toxicomane par exemple ; et nous avons aussi cherché dans l’expérience de la fête (étourdissement, transe, désir, ivresse, abattement, euphorie…) les voies d’un engagement corporel qui réponde à l’appel du texte. La musique du spectacle a été conçue au fur et à mesure du travail, en dialogue avec la dramaturgie du texte et avec le jeu des acteurs. Dès les premières répétitions, nous avons mesuré quelles difficultés techniques soulevait la fusion de la musique et du texte en live, mais aussi senti les perspectives qu’elle ouvrait : portés à la transe par la musique, les acteurs peuvent nouer au texte un rapport profond et immédiat, radicalement au présent, et il a été très vite évident que la musique permettait de recevoir le texte avec une densité et une justesse bien supérieures. L’expertise en psychologie de Brigitte Cadéac d’Arbaud a nourri la démarche du début à la fin, pour saisir le poème théâtral de Sarah Kane dans son expression saisissante de la vie intérieure.